Entrevue avec Chrystine Brouillet: magnifique et prolifique

Entrevue avec Chrystine Brouillet: magnifique et prolifique

Laurence Labat

Elle vient de publier Les cibles, la 19e enquête de Maud Graham. Un recueil de nouvelles captivantes paraît en septembre sous sa direction, et elle travaille déjà à son prochain roman. L’ennui? Chrystine Brouillet ne connaît pas ça. Son rire ne cesse d’ailleurs de ponctuer notre entrevue, qui aurait pu durer des heures... 

Tout d’abord, comment s’est passé votre confinement? J’étais en pleine période des corrections finales de mon roman Les cibles, alors je n’avais pas le temps de me demander comment j’allais! (rires) J’ai aussi repris mes chroniques hebdomadaires à Salut Bonjour, où je donnais des suggestions de lecture. Ça m’a tenue occupée, puisque je lisais cinq, six livres par semaine. Puis, je me suis embarquée dans mon prochain roman… Sinon, le sentiment qui m’a habitée durant cette période a surtout été la colère. De constater le manque de courtoisie, l’attitude de certains qui ne font pas attention aux autres, agissant comme si la pandémie était chose du passé. Je suis très soulagée qu’on oblige le port du masque dans les transports en commun. On le doit bien à tous ces travailleurs de la santé qui ont fourni un effort colossal pour sauver la population. 

Vous avez dirigé Ponts, un recueil de nouvelles à paraître, après avoir eu un coup de cœur pour les œuvres à l’eau-forte de l’artiste montréalais James Kennedy. Beaucoup des auteurs invités à écrire à partir d’un pont choisi y ont associé la mort… Je m’y attendais, car j’ai fait appel à 12 créateurs pour la plupart auteurs de romans noirs, mais l’idée n’est pas d’inciter les gens au suicide! Le pont est un endroit où tout peut se passer, un entre-deux-mondes, un lieu qui ne possède pas d’adresse. Durant sa traversée, il peut arriver bien des choses, heureuses comme dramatiques. En même temps, on a eu des surprises: Martin Michaud qui s’adonne au fantastique, l’humour de Marie-Ève Sévigny, le poème touchant d’Ariane Moffatt. Chacun tirait au sort une œuvre et devait imaginer un récit autour du pont représenté. J’ai hérité du tracel de Cap-Rouge, que je connais bien, ayant grandi dans la région de Québec. La seule affaire qui me frustre, c’est que le pont Champlain n’y figure pas, parce que James n’avait pas encore fini cette œuvre! (rires) Mais je suis heureuse que ces 12 complices m’aient suivie dans ce pari, car le résultat est un bel objet qui, je l’espère, plaira. 

Vous dédiez Les cibles, de la série Maud Graham, au comédien Sébastien Delorme. Pourquoi? On s’est croisés sur le plateau des Enfants de la télé. J’y ai expliqué que j’avais commencé à écrire à 13 ans parce que j’étais amoureuse de mon professeur de français, à qui j’avais annoncé que je lui dédierais mon premier roman. Mettons qu’il ne me croyait pas tellement! (rires) Sébastien m’a alors demandé: «Cou’donc, que faut-il faire pour qu’un roman nous soit dédié?» On a plaisanté là-dessus. Sébastien est quelqu’un que j’aime beaucoup comme comédien et c’est un vrai gentil dans la vie. Après l’enregistrement, je lui ai envoyé un mot: «Mon roman traite d’homophobie, et comporte quelques meurtres entre Québec et Montréal. Si ça ne te rend pas mal à l’aise, ça me fera plaisir de te le dédier!» Il m’a répondu qu’il n’avait pas voulu m’obliger à le faire, mais moi, je trouvais ça cute; c’est un clin d’œil à notre passage à cette émission.

Vous avez exploré beaucoup de zones d’ombre: pédophilie, meurtres en série, viol. Cette fois-ci, vous vous infiltrez dans l’univers de l’homophobie. Qu’est-ce qui a guidé ce choix? La colère. Je trouve insensé qu’en 2020 l’homosexualité soit encore illégale dans 70 pays, dont une dizaine où elle est passible de la peine de mort. J’ai des amis homosexuels, lesbiennes, et je suis hétéro, so what? Je considère que c’est une question personnelle. Je ne comprends pas qu’on entende encore, dans les cours d’école, les mots «fif» et «tapette». Ça me heurte que des gens soient victimes d’intimidation, de discrimination en raison de leur orientation sexuelle. Il y a encore beaucoup d’éducation à faire au Québec, comme partout ailleurs. C’est un fait de société au même titre que le racisme. On n’a pas à ostraciser des personnes pour des choses qui relèvent de l’ordre intime, du privé. Si je fais changer d’avis un seul lecteur ou une seule lectrice sur l’homophobie, je serai contente.  Maud Graham est rendue dans la cinquantaine… Et elle n’aime pas ça! Sincèrement, je ne connais pas une seule femme qui aime la ménopause. 

Redoutez-vous le moment où elle prendra sa retraite, même si vous avez des plans pour son fils adoptif, Maxime? Je n’ai pas le choix de lui faire prendre sa retraite un jour, car je ne connais pas de policiers qui sont encore enquêteurs à 70 ans! C’est un métier difficile, stressant, qui use. Mais je lui réserve encore quelques enquêtes. De toute façon, elle restera toujours là, parce que Maxime, qui sort de l’école de police, va prendre le relais. La grande difficulté pour Maud sera de se retenir de lui dire quoi faire! (rires) Je ne me vois pas tuer Maud. 

Vous avez affirmé, dans une entrevue en 1997: «Avant, j’aimais être écrivain, mais je ne n’aimais pas écrire. Et plus je vieillis, plus c’est l’inverse.» En 2020, vous en êtes où? Mon dieu qu’on en dit des choses quand on est jeune! (rires) Encore aujourd’hui, je ne peux pas affirmer que j’aime écrire… Non, c’est faux, j’aime écrire, mais je n’ai pas de plaisir en le faisant. Pour moi, le plaisir suppose l’abandon. Quand j’écris, je suis concentrée. Je me trouve privilégiée d’exercer ce métier depuis 38 ans et d’en vivre, mais pour moi, le plaisir, c’est de recevoir des amis, de cuisiner ou de lire un très un bon livre dans ma cour. C’est un vrai cadeau d’avoir des lecteurs fidèles depuis tant d’années. Mon public n’est pas acquis ni définitif. J’écris dans le doute et j’essaie de m’améliorer. Il y a davantage d’auteurs de romans policiers maintenant au Québec, mais la vraie compétition, c’est avec soi-même qu’on l’a. 

Si on vous proposait d’écrire une biographie, de qui aimeriez-vous raconter la vie? Never! Il y a très longtemps, quand j’habitais Paris, j’ai écrit la biographie d’un coureur cycliste. Mon nom n’apparaissait pas sur le livre et c’est tant mieux! J’ai trouvé ça ennuyant comme la pluie. Récemment, j’ai participé au recueil Bâtisseurs d’Amérique, publié aux Éditions La Presse, pour lequel j’ai fait un portrait de Jehane Benoît. Je n’ai pas réfléchi avant d’accepter, parce que ça touchait une de mes cordes sensibles, la cuisine, que j’avais vu son livre de recettes chez ma mère, mes tantes, et que je l’ai moi-même utilisé. Mais quand je me suis mise à la tâche, je me suis rappelé à quel point j’avais haï écrire la bio du cycliste! Je serais ravie de lire celle de Patricia Highsmith, mais je n’aurais pas envie de l’écrire. 

Vous avez 62 ans. Que savez-vous maintenant sur vous-même que vous ignoriez à 30 ans? C’est une question difficile. Que rien n’est acquis? Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile de vieillir, je croyais que j’atteindrais un certain genre de sagesse... j’étais bien loin de la vérité! Dans les faits, je suis plus anxieuse que je l’étais, je me tourmente plus qu’avant. Je suis assez psychorigide et angoissée, alors je fais des plans A, B et C pour tout, j’essaie de tout organiser alors que la vie ne nous donne pas raison: on en a eu la preuve éclatante avec la pandémie! Heureusement, je suis capable d’autodérision. Le doute aide pour écrire, mais toujours imaginer le pire peut être lassant pour l’entourage. Moi, si j’attends quelqu’un 15 minutes au restaurant, je suis prête à aller à la morgue pour identifier son corps! (rires) 

Qu’est-ce qui, selon vous, est le plus facile à faire durer: l’amitié ou l’amour? L’amitié. On n’a pas de concessions à faire, on n’habite pas avec nos amis. J’ai un amoureux, mais on ne partage pas la même maison. Si c’était le cas, on ne serait plus ensemble depuis très longtemps! J’admire les gens capables de vivre en couple au quotidien. On peut se passer d’amour, mais pas d’amitié. C’est d’ailleurs l’un des bons côtés du vieillissement: les amitiés deviennent plus profondes. J’ai une amie, Esther, à qui je suis liée depuis notre secondaire 3; je ne veux même pas imaginer qu’elle va décéder un jour… Le personnage de Léa, dans les Maud Graham, est inspiré d’elle. 

À 88 ans, John Le Carré écrit toujours. Vous voyez-vous en faire autant? Oui, parce que je deviens désagréable quand je n’écris pas pendant un certain temps! Comme s’il fallait que ça sorte, sinon je me sens à l’étroit dans ma peau. Je me sens coupable aussi de ne rien faire, il faut s’activer dans la vie. Le mot «ennui» ne fait pas trop partie de mon vocabulaire. Je ne me vois donc pas à la retraite un jour. 

Quel sera votre prochain projet? Ce ne sera pas un Maud Graham, mais il est encore trop tôt pour en parler, car si je ne trouve pas ça bon une fois rendue à mi-chemin, ça ira aux poubelles! (rires) Je ne voulais pas écrire un Maud Graham maintenant, car je ne veux pas traiter de la pandémie. On ne sait pas encore comment ça va finir… Le roman sur lequel je planche se termine en 2017. On ne se doutait tellement pas de ce qui nous attendait à ce moment-là!

Chrystine Brouillet a récemment publié Les cibles (Druide, 376 p.). Ponts (Druide, 248 p.), le recueil collectif sous sa direction, sortait en librairie le 10 septembre.

En rafale

Ce qui vous inspire Tout. Je prends souvent les transports en commun et j’avoue que j’écoute les conversations.

Ce qui vous fait sentir coupable Ne pas aller au gym. J’haïs ça depuis 12 ans, mais j’y vais quand même. J’aurais voulu aimer le sport.

Ce que vous ne vous refusez jamais Du chocolat.

Ce qu’on ignore de vous Mon taux d’anxiété. Les gens s’imaginent que je suis une bonne vivante. Certes, mais pas tant que ça…

Votre plus grande fierté Mes amitiés.

Votre plus grand regret Je ne suis pas portée aux «j’aurais donc dû», mais j’aurais aimé rencontrer Patricia Highsmith. Aussi, comme tout le monde, j’ai le regret de ne pas avoir assez dit aux disparus que je les aimais.

Votre plaisir culinaire coupable Les crottes au fromage orange fluo. J’en achète deux fois par année: à mon anniversaire et à la mi-juillet, soit six mois plus tard.

Votre dernier coup de cœur littéraire Habiller le cœur, de Michèle Plomer, exceptionnel. Et Les crépuscules de la Yellowstone, de Louis Hamelin, puissant, original.

La recette que vous ne ratez jamais Mon moelleux au chocolat. Je pourrais le faire les yeux fermés, et je suis rendue si rapide que je termine le mélange avant même que mon four ait eu le temps de chauffer!

Un plat qui vous rebute Tout ce qui est cartilage. Quand j’habitais dans le quartier chinois, à Paris, les pattes de coq étaient à la mode. J’ai essayé, mais non. Par contre, je goûte toujours avant de dire que je n’aime pas quelque chose!