Grandes entrevues Le Bel Âge: Laurence Jalbert

Grandes entrevues Le Bel Âge: Laurence Jalbert

Stéphane Lamontagne

Une femme meurtrie

Devenue autonome financièrement à l’âge de 15 ans, ayant dû se battre pour faire sa marque dans un milieu d’hommes, Laurence développe une carapace de plus en plus opaque. Malgré sa vie de bohème, elle donne naissance à une fille. Mais les tournées, ce n’est pas l’idéal pour élever une famille. «Je suis partie sur une “shire” de 10 ans, traînant le bébé dans les bars, avec de lourdes conséquences, raconte-t-elle. Aujourd’hui, ma fille a quatre enfants qu’elle élève de façon merveilleuse. Elle a trouvé toute seule ce que je ne lui ai jamais apporté, preuve de sa grande force de caractère. Elle fait elle-même son pain, son yogourt, des choses que je ne lui ai jamais apprises. Elle a trouvé en elle un équilibre fascinant, et j’ai tout fait pour rétablir avec elle un dialogue fructueux, même sur le tard, ce que je n’avais pas réussi avec ma mère.»

Marée haute, marée basse...

«La vie d’artiste a ses exigences, mais ma nature profonde n’a jamais changé, confie la chanteuse. Je vis au rythme des marées et personne ne me fera jamais courir après un autobus. J’ai appris à m’écouter, mais il a fallu que je reçoive de grosses baffes de la vie pour arriver à faire le vide et me retrouver telle que je suis vraiment.»

Laurence devient un jour enceinte d’un petit garçon, mais dès le début de la grossesse, de forts saignements lui indiquent que quelque chose ne va pas. Elle accouche trois mois avant la date prévue. «On m’a dit que mon petit garçon n’allait pas survivre. Ses yeux et ses oreilles n’étaient pas encore formés, mais il respirait sans aide. Je suis demeurée quatre mois avec lui à l’hôpital Sainte-Justine, craignant chaque jour de le voir disparaître. Je lui chantais doucement des chansons, dont une que j’ai composée pour lui, Chanson pour Nathan:

Sous ton petit lit bizarre se cachent toutes mes peurs du noir, mais la plus grande est de te voir partir un jour / Ce que je chante, c’est l’hymne à la vie, l’hymne au courage, tout ce que ça t’a pris pour rester debout au milieu d’un grand remous...

«Le pire drame qui puisse arriver à des parents, c’est de voir mourir leur enfant. J’ai rencontré à l’hôpital des papas et des mamans dont le bébé se mourait d’un cancer du foie à trois mois. C’est atroce.» Nathan va finalement survivre. Il a maintenant 19 ans et n’a aucune séquelle de son arrivée prématurée dans le monde. «C’est un garçon très doux, dit Laurence avec émotion, et il adore la musique.»

Laurence Jalbert sortira ébranlée de cet épisode pendant lequel elle se déplace en fauteuil roulant. Elle évite les photographes et les journaux à potins, et cesse de se produire en spectacle. Des mois plus tard, une partie de son public va lui reprocher de ne pas avoir été mis dans le secret. «Les gens n’étaient pas méchants, précise-t-elle, mais ils auraient voulu compatir à ma douleur. J’ai compris alors que plusieurs personnes se retrouvaient dans mes chansons, comme si je racontais leur histoire au lieu de la mienne. Il y en a qui me disent que certaines de mes compositions les ont sauvés du suicide; comment est-ce possible? J’ai un peu le syndrome de l’imposteur quand j’entends ça. Mais mon ex-mari m’a fait comprendre à quel point je peux faire vibrer le public, sans toujours m’en rendre compte.»



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