Grandes entrevues Le Bel Âge: Laurence Jalbert

Grandes entrevues Le Bel Âge: Laurence Jalbert

Stéphane Lamontagne

Dans la famille de Lise Jalbert, le vrai prénom de Laurence, personne ne fait de la musique. Mais lors des réunions de famille, on invite des musiciens à venir faire danser la parenté. De cette époque, il ne reste qu’une photo montrant papa Jalbert, un peu éméché, grattant une guitare sans cordes et portant sur la tête un chapeau de cow-boy. Il faut dire que la musique country et western règne sur la Gaspésie des années 1960. Laurence aura, très jeune, ces rythmes venus de l’Amérique profonde tatoués sur le coeur. 

À 10 ans, elle fait partie des majorettes du village; on offre aux fillettes une formation musicale, mais elle se donne à Rimouski. «Quatre heures d’auto pour y aller, quatre heures pour revenir», se souvient la chanteuse. Est-il besoin de préciser que cette formation n’est possible que l’été? 

À 15 ans, la jeune Laurence n’en peut plus de vivre dans un village isolé. Elle veut faire de la musique, du rock, du blues, mais les débouchés sont rares à Rivière-au-Renard pour qui veut se lancer dans le show-business. Elle quitte alors sa famille: direction, Montréal. Cette rupture avec son milieu d’origine se fera à la dure. 

En ville, Laurence se joint à un groupe appelé... Révulsion! Seule fille dans un band de gars, elle doit mettre les choses au point. «En arrivant, raconte-telle aujourd’hui, je leur ai dit, avec la lèvre tremblante, que je ne ferais pas la vaisselle, que je ne ramasserais pas leurs traîneries et que je ne chanterais jamais en solo. J’étais beaucoup trop timide pour être en vedette sur scène. On engageait des chanteuses et je jouais de l’orgue et du piano.» 

Durant 15 ans, Laurence Jalbert change de groupe cinq fois par an et va vivre dans les bars de province, à une époque où ce sont les chansonniers qui ont la cote. Pour une femme, c’est la pire vie qui soit: «J’étais traitée comme un gars, raconte-t-elle. J’ai mangé des volées et de la vache enragée. Dans les trous les plus reculés où l’on nous engageait, nous étions logés-nourris. Une vraie farce. On mangeait de la bouillie de patates et, l’hiver, nos chambres n’étaient pas chauffées sous prétexte que «les musiciens couchent tous ensemble». Un soir que la chanteuse ne s’est pas présentée, j’ai dû me résigner à prendre sa place. Et j’ai découvert le bonheur.»

«À deux ou trois reprises pendant le spectacle, j’ai chanté une chanson qui m’emmenait hors de ma misère. Je fermais les yeux et je laissais la musique me réchauffer l’âme. J’étais bien, je savais que c’est dans ce paradis que je voulais aller. D’ailleurs, si vous remarquez bien, sur la pochette de mon premier album, j’ai les deux yeux fermés. Ça m’a pris du temps avant de chanter les yeux ouverts et de regarder le public. Quand je les ouvrais, à cette époque, je voyais des motards qui vomissaient et se battaient, rien de vraiment inspirant. Un soir, les musiciens ont remarqué que je n’étais plus sur scène. Ils m’ont trouvée dans le parking où des gars m’avaient entraînée de force. J’ai passé à un cheveu d’être violée. On appelle ça l’école de la vie, je suppose... Aujourd’hui, je vis constamment des moments de grâce en chantant. Ça fait 40 ans que je gagne ma vie avec ma musique, et j’en remercie le ciel!»



Pages :