Grandes entrevues Le Bel Âge: Francine Grimaldi

Grandes entrevues Le Bel Âge: Francine Grimaldi

Martin Laprise

Avec ses boubous et son éternel turban, la Grimaldi, comme on l’appelle dans le milieu, fait figure de bohémienne. Mais elle n’habite pas dans une roulotte et ne lit pas l’avenir dans les tasses de thé. 

Sur scène avec papa 

Son premier souvenir professionnel remonte à sa petite enfance: assise dans les coulisses sur les genoux du comédien qui incarnait Séraphin Poudrier, elle attendait d’entrer en scène. Son rôle? Celui d’une enfant maltraitée qui avait pour mission de faire pleurer le public. 

À cette époque – on parle ici du milieu des années 1940 –, la troupe de Jean Grimaldi faisait le tour des salles paroissiales du Québec, divertissant un peuple qui ne connaissait pas encore la télévision. Avec Ti-Zoune père et fils, Manda, La Poune et Juliette Pétrie, comédiens et chanteuses, danseurs et acrobates sillonnaient les routes peu asphaltées, traînant avec eux la petite Francine pour qui chaque jour était une fête colorée. 

«Ça travaillait fort dans cette troupe-là, se souvient Francine. Mon père organisait les tournées, écrivait des sketchs et une nouvelle comédie par semaine, en plus de traduire en français les grands succès de la musique populaire américaine, afin que le public puisse les chanter pendant les entractes. J’ai été élevée à bûcher fort, à travailler sept jours sur sept.» 

Francine se souvient aussi avec émotion des spectacles du jour de l’An où elle tenait un rôle parlant. «À minuit, j’apparaissais sur scène vêtue d’un joli tutu de ballerine et je disais «Va-t’en» à un vieillard à longue barbe symbolisant l’année écoulée. C’était Paul Desmarteaux qui jouait le rôle. Je le poussais hors de scène, et alors tombaient du plafond des ballons et des confettis. Quelle féerie!» Dans le sketch traditionnel de Noël, Francine incarnait l’enfant pauvre qui priait le petit Jésus de remplir de jouets ses humbles sabots. «Quelques instants plus tard, je me réveillais en présence d’une bonne fée qui me comblait de cadeaux, pendant que Paolo Noël chantait de jolies mélodies avec sa guitare.» Peut-on rêver d’une enfance plus magique? 

La mère de Francine est une femme de tête. C’est elle qui tient la comptabilité, signe les contrats avec les artistes, loue les salles et veille à ce que les dépenses n’excèdent pas les revenus. Pendant toute sa vie, elle sera chouchoutée par son mari, dans un milieu où les hommes sont volages. Corse d’origine, Jean Grimaldi est un amoureux des femmes, mais c’est un mari fidèle, toujours délicat envers la gent féminine. «Il ne sacrait jamais devant une femme, mais disait plutôt cacarisse de calevasse, formule bien plus élégante, croyait-il, que câlisse de calvaire, rigole Francine. Lorsqu’il racontait une histoire salée, il en adoucissait les termes si une dame était présente, pour ne pas froisser ses chastes oreilles. Par contre, il trouvait vulgaire qu’une femme fume en public. Maman et moi avons fumé en cachette de lui pendant des années. Il était sévère dans tout et se montrait très exigeant envers les autres comme envers lui-même.» 

Dans ce contexte, Jean Grimaldi oublie souvent de complimenter sa fille pour ses bonnes performances, et elle en souffrira. «Je travaillais très fort, mais il ne semblait pas l’apprécier. Pour lui, il était normal que le travail soit bien fait. Quand c’est le cas, on ne fait pas de compliments, disait-il, car ça va de soi. Par contre, si un détail est allé de travers, on fait des remontrances. Si un comédien a tourné le dos au public, il apprend à ne jamais recommencer, par considération pour les gens qui ont payé leur place. De même, il faut toujours enlever sa montre avant d’entrer sur scène, insistait mon père; ainsi, les spectateurs ne croiront pas qu’on est pressé de finir notre travail; il faut que le temps soit suspendu pendant la représentation.» 



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