Yves Jacques: le jeu avant tout

Yves Jacques: le jeu avant tout

Échange en toute simplicité et complicité avec Yves Jacques, un artiste qui va et vient sur nos écrans et nos scènes depuis près de quatre décennies… et qu’on aime toujours autant. 

Il a cet air espiègle, presque gamin, par moments! Et sensiblement la même allure qu’à ses débuts. Pourtant, voilà déjà près de 40 ans qu’il fait partie de notre panorama culturel. Le nôtre, mais aussi un peu celui de la planète tout entière. Car si nous l’avons adopté en le regardant évoluer au fil des ans dans les Bye Bye, Les Plouffe, Poivre et sel et Déclin de l’empire américain (pour ne nommer que ces productions-là), le prodigieux comédien de 63 ans a mené en parallèle une carrière internationale grâce, entre autres, à ses collaborations avec Robert Lepage ou le regretté cinéaste français Claude Miller. 

Au cours des prochains mois, on le verra à l’affiche de La beauté du monde, de l’inimitable André Forcier, alors qu’il reprend en solo La face cachée de la lune, chez Duceppe, depuis le 3 avril. Pour marquer le coup, on a voulu prendre de ses nouvelles. Et force est de constater que derrière l’infatigable showman se cache un homme fort inspirant et aimable… 

Parlez-nous un peu de votre jeunesse, Yves. Quels souvenirs en conservez-vous? J’ai eu une enfance choyée! Je suis le troisième d’une fratrie de quatre, et mes frères et sœurs sont absolument adorables. Je viens d’une famille de médecins qui appréciaient l’art. Vers 7-8 ans, j’apprenais la peinture aux Beaux-Arts. Et de 8 à 18 ans, j’ai aussi appris à jouer de la batterie. 

En jouez-vous encore? Je l’ai toujours… Elle me sert surtout de table à café, pour tout dire! (rires) Mais je peux en jouer encore, oui. C’est comme le vélo, ça ne se perd jamais vraiment. 

Comment avez-vous découvert votre intérêt pour le théâtre? Ma mère aurait aimé être actrice. Elle disait qu’elle avait rêvé de devenir costumière, mais en vieillissant, j’ai compris que ce qu’elle voulait vraiment faire, c’est du théâtre. Seulement, elle n’osait pas le nommer. Petite, elle faisait des séances de spectacles pour ses parents. Son père, lui, s’adonnait à l’opérette et au théâtre, mais en amateur, car il était dentiste de profession. Je suis quelqu’un d’immensément ambitieux et, parfois, j’ai le sentiment d’avoir hérité de leur ambition à tous les deux. De la porter. Jeune, j’imitais mes oncles et mes tantes, et je constatais que ça avait un impact, que les gens aimaient me voir faire le clown! À 10 ans, je suivais des cours de diction et mon enseignante a dit à ma mère que j’avais du potentiel pour le théâtre. Ça m’a incité à étudier en théâtre et en mime au Centre d’arts Orford, de 15 à 18 ans, puis au Cégep de Saint-Hyacinthe. J’en suis sorti à 21 ans… et j’ai toujours travaillé depuis! 

Vous êtes généralement discret sur votre vie personnelle. Êtes-vous d’un naturel pudique? Non, c’est simplement que je n’ai pas de vie personnelle! À une époque, je n’en parlais pas du tout parce que je suis gai et qu’il ne fallait surtout pas le dire. D’ailleurs, dans ma jeunesse, j’ai eu beaucoup de blondes parce que je n’assumais pas mon homosexualité. Les curés nous parlaient toujours du péché contre nature… Aujourd’hui, il me semble pourtant que le véritable péché contre nature, c’est la chasteté des prêtres! (rire) 

En 1996, vous avez fait un coming out à la télé… À la suite du décès d’un de mes grands amis, qui souffrait du sida, j’ai ressenti le besoin de parler publiquement de mon orientation sexuelle. J’avais 40 ans et j’étais en entrevue avec Denise Bombardier. C’est sorti tout seul: «Il n’y a pas de honte à avoir le sida et il n’y a pas de honte à être homosexuel. Moi, je le suis.» Ça m’a libéré, parce qu’enfin je pouvais réellement parler de moi. M’assumer et peut-être même aspirer à avoir quelqu’un dans ma vie. 

Ç’a été le cas? La vie de couple, c’est difficile pour moi. Je n’ai jamais vécu de relation à long terme. Un jour, j’ai vécu une belle histoire que j’aurais voulu voir durer, mais mon conjoint, lui, aurait eu besoin que je sois plus présent. C’est complexe pour moi de construire quelque chose avec quelqu’un, parce que je suis toujours en déplacement un peu partout sur la planète. Cela dit, je n’ai jamais aspiré à me marier ni à avoir des enfants parce que, dans la vie de tous les jours, j’ai du mal à sortir de ma bulle, à m’enraciner dans le concret. Parfois, quand je suis en vacances, il m’arrive quand même de me dire que ce serait le fun d’avoir quelqu’un, une maison à la campagne où se reposer à deux… Et puis le travail recommence et le manque me quitte. Je m’abandonne de nouveau à mon métier. J’ai toujours un peu eu l’impression que l’amour, c’était pour les autres et que je n’y avais pas droit. Bon, il faudra peut-être que je fasse une thérapie… (rires)

Quel effet a eu votre coming out, à l’époque? Quand je sortais dans les bars du Village, à Montréal, les gars venaient me féliciter, me remercier. Ils me disaient: «T’as pas idée de ce que ça a changé dans ma famille de voir un gars comme toi qui fait son coming out!» Dans le temps, je ressemblais un peu au gendre parfait; ça a donc permis à certaines personnes de sortir de leurs préjugés. Par la suite, j’ai été porte-parole de Gai Écoute [ndlr: aujourd’hui Interligne] avec le dramaturge Michel-Marc Bouchard [qui a écrit, entre autres, la pièce Les feluettes]. J’étais content de faire quelque chose de concret pour la communauté gaie.

Tout au long de votre carrière, vous avez eu la chance de côtoyer des célébrités. À ce propos, y a-t-il un souvenir qui vous a marqué? J’ai joué un garçon de café dans le film The Aviator, de Martin Scorsese. Je tournais une scène avec Leonardo DiCaprio, Jude Law et Cate Blanchett. J’étais tellement impressionné! Mais quand ils ont su que je travaillais avec Robert Lepage, c’est comme si les rôles s’étaient inversés. Ils se sont mis à me poser plein de questions, ils voulaient savoir comment c’était de travailler avec lui… Ils ont été adorables et ça demeure un moment important pour moi. 

Quel regard portez-vous sur la génération d’acteurs et de créateurs qui vous suit? J’ai beaucoup appris en travaillant avec Xavier Dolan, que je trouve très inspirant. Et je travaille beaucoup avec Mathieu Quesnel. On clique tellement, c’est fou. Il n’y a pas d’âge en art, pas plus que de nationalité. L’acteur est un gitan. Son pays, c’est le théâtre ou le plateau de cinéma. D’ailleurs, quand on travaille à l’étranger, on ne sent pas les frontières, parce qu’on se reconnaît comme acteurs. Bien sûr, certains sont chiants, et il y en a avec qui le courant ne passe pas du tout, mais on fait quand même tous un peu partie de la même famille. On parle le même langage… Ça doit être la même chose pour les médecins ou les plombiers!

Quel est votre rapport au public? Le public d’ici a souvent cru que j’avais quitté le Québec pour la France, alors que non. J’ai toujours conservé mon appartement ici et fait des allers-retours pour demeurer citoyen canadien. Mais j’ai toujours agi en France comme si j’étais Français. Ils m’ont donc toujours vu comme un acteur, point. Pas comme un Québécois. J’ai eu un pied-à-terre à Paris pendant 22 ans, mais plus maintenant. Je suis arrivé à un stade où la production accepte de défrayer mon déplacement et mon séjour là-bas. Il faut dire que le public français m’aime beaucoup, j’ai de la chance. 

Vous jouez dans la pièce La face cachée de la lune, de Robert Lepage, depuis 2001. Comment votre façon de l’interpréter a-t-elle évolué au fil des ans? C’est une pièce qui m’a entraîné un peu partout sur la planète et je la joue comme un musicien jouerait une partition de Bach ou de Chopin. Pour moi, c’est une œuvre magnifique, jamais ennuyante. Et puisque je suis seul sur scène, le public devient mon partenaire. C’est toujours nouveau! Ça rejoint peut-être un peu le travail d’un humoriste, qui est seul sur scène et qui se nourrit de l’énergie du public pour performer. Avec le temps, j’ai appris à jouer cette pièce avec plus de simplicité. Il y a eu un moment où j’essayais d’imiter la façon dont Robert la jouait, mais ça ne convenait pas. Maintenant, j’ai décollé de ça. Enfin, j’espère! (rire)

En ce qui concerne les Bye Bye, y a-t-il un sketch ou une imitation dont on vous parle encore? On me parle très souvent de mes imitations de Brian Mulroney et de Claude Ryan. J’ai de beaux souvenirs de cette époque. C’était en direct et tellement le fun à faire! Mais je ne suis pas nostalgique. Comme on dit: «Been there, done that.» J’étais content qu’on pense à moi pour participer au plus récent Bye Bye, pour le 50e anniversaire, mais je ne le ferais plus. C’est très exigeant et j’ai envie d’autre chose. 

Vous serez bientôt à l’affiche du film La beauté du monde, d’André Forcier. Pouvez-vous nous en parler un peu? On a tourné ça l’été dernier. Je l’ai visionné d’un bout à l’autre et c’est vraiment excellent. Je joue le frère Marie-Victorin, qui descend du ciel pour venir en aide au personnage de Roy Dupuis, qui mène une bataille contre une multinationale du genre Monsanto pour sauver la nature du Québec. J’adore la folie d’André Forcier!

Vous voyez-vous prendre votre retraite un jour? Je ne sais pas à quel point elle existe, la retraite, pour les acteurs… On la prend uniquement quand on est physiquement incapables de jouer ou quand notre mental nous fait défaut. Si ma santé continue de me le permettre, je ne me vois pas arrêter. Tant qu’il y aura des rôles pour moi, pourquoi je les refuserais? 

Les petits bonheurs d’Yves Jacques

Au théâtre Récemment, j’ai beaucoup aimé Le clone est triste, au Théâtre Aux Écuries. Et aussi Électre, présentée à l’Espace Go et mise en scène par Serge Denoncourt. J’aimerais beaucoup retravailler avec lui un jour. 

En littérature Sapiens – Une brève histoire de l’humanité et Homo Deus – Une brève histoire de l’avenir, de Yuval Noah Harari. En préparation pour le film d’André Forcier, j’ai aussi lu Récits laurentiens, du frère Marie-Victorin. Il avait une très belle plume!

À la télé This Is Us. J’ai tourné Grace of Monaco avec Milo Ventimiglia, qui incarne le père de la famille Pearson. Nous sommes restés amis et nous nous textons encore souvent.

Un voyage J’ai visité le Japon en 2003. C’est une société d’une telle propreté et d’une telle culture! J’ai été complètement dépaysé.

Un hobby J’ai déjà eu un groupe, Slick and the Outlags, avec lequel j’avais tourné le premier vidéoclip québécois. Encore aujourd’hui, j’adore chanter. Ça me fait beaucoup de bien!

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