Nicole Bordeleau: force tranquille

Nicole Bordeleau: force tranquille

Laurence Labat

Du grand confinement a surgi du positif: le nouvel ouvrage de l'icône du mieux-être Nicole Bordeleau, Tout passe – Comment vivre les changements avec sérénité (Édito), riche d’enseignements et d’outils. Entrevue avec une grande humaine. 

Vous avez commencé à écrire votre livre juste avant le confinement de mars… Ça ne pouvait mieux tomber! 

Quand l’OMS a déclaré la pandémie, le fait d’entendre le mot «virus» répété sans cesse m’a ramenée des années en arrière, au moment où on m’avait diagnostiqué une hépatite C. Au départ, ça a fait remonter en moi un souffle d’angoisse. Mais très vite, je me suis demandé quels enseignements m’avaient été utiles durant cette période. J’ai fouillé dans mes cahiers personnels, avec l’intention non pas d’écrire un livre, mais d’écrire pour moi-même. Au bout de quelques mois, j’ai vu qu’un livre se dessinait et je me suis dit qu’il pourrait peut-être servir à d’autres. Ce que je souhaitais, c’est qu’il soit concret. Je ne voulais pas juste offrir des mots, des théories rassurantes sur le coup mais qui, dans la tourmente, au cœur d’une nuit blanche, ne servent pas à grand-chose.

Un an plus tard, notre santé mentale est lourdement affectée. Une des bouées de sauvetage que vous proposez, c’est d’apprendre à vivre plus consciemment. Ça veut dire quoi?

Depuis des années, en raison de la technologie et de la focalisation sur nos écrans, on a énormément développé notre capacité de concentration, mais au détriment d’une autre capacité, celle d’attention. Comme société, on vit dans notre tête. On a perdu cette faculté de voir l’entièreté d’une situation. L’art de l’attention, c’est être capable de devenir conscient de ce qui se passe en soi et autour de soi, ici et maintenant. C’est en engageant nos autres sens de façon très concrète qu’on peut le faire. Ça a pour effet qu’au lieu de se concentrer sur une chose, et surtout sur ce qui va mal ou nous inquiète, on peut avoir une vue d’ensemble. Les neurosciences nous prouvent aujourd’hui qu’on peut ainsi décrocher de nos pensées anxiogènes. 

Vous suggérez d’ailleurs de ne jamais perdre notre capacité d’émerveillement. C’est quelque chose qui peut renaître, se cultiver?

Oh oui! C’est pour cette raison que j’ai choisi d’ouvrir le livre avec cette citation d’Einstein: «Il n’existe que deux façons de vivre, l’une comme si rien n’était un miracle, l’autre comme si tout était un miracle.» C’est tellement précieux, en ce moment, la créativité, la spontanéité, l’émerveillement. Il ne faut pas les perdre à travers la pandémie, parce qu’il reste de la beauté et de la bonté dans notre monde. Je ne suis pas quelqu’un qui a le bonheur facile. Trente ans de maladie m’ont enlevé un peu de légèreté. Mais j’aime à dire que j’ai le bonheur lucide, que c’est encore possible chaque jour d’avoir des petits moments si ce n’est de bonheur, du moins de paix intérieure. 

Vous méditiez bien avant que ça devienne populaire. Que diriez-vous aux sceptiques?

Il y a tellement de mythes autour de la méditation… Mais méditer, c’est quelque chose que nous savons tous faire d’emblée, peu importe notre âge. La personne qui médite prête attention à quelque chose qui est là, dans l’ici et le maintenant. Il peut s’agir de notre souffle, d’une voix qui nous guide. Il y a plusieurs façons, donc, d’entrer en méditation. Une femme m’a dit qu’elle méditait quand elle désherbait son jardin. Je dirais aux gens de se donner une chance, de commencer par de courts moments. J’offre d’ailleurs gratuitement sur mon site [nicolebordeleau.com] des méditations guidées de cinq minutes. Les gens réalisent que c’est simple, que ça n’altère pas l’état de conscience. Ça apprend à prendre des nouvelles de soi, sans jugement. 

Vous racontez une anecdote savoureuse dans Tout passe, des vacances entre amis qui ont failli s’avérer désastreuses et qui ont été sauvées par… un long et bruyant soupir d’exaspération. 

(Elle rit.) Je me rappelle très bien ce jour et ce grand soupir qui m’a permis de me libérer d’un trop-plein de stress, m’a ramenée dans le moment présent. Dans notre corps, le seul système sur lequel on peut avoir une influence directe, c’est le système nerveux, en prenant le temps d’inspirer et d’expirer lentement et profondément. On peut ainsi induire un état de calme, se revitaliser, sortir de notre tête pour revenir dans notre corps. C’est tout simple, mais très efficace. 

Vous écrivez: «C’est un travail de longue haleine que celui de déplacer la montagne des conditionnements qui jette son ombre sur notre véritable nature.» Peut-on accomplir ce travail seul?

Oui et non. Il faut être guidé, inspiré, mais personne ne peut faire le travail pour nous. Je fais peut-être partie des naïfs de ce monde, mais je crois qu’il n’est jamais trop tard pour commencer. Jamais trop tard pour dire un «je t’aime» sincère, demander pardon, même après 25 ans de conflit. Ça peut créer de petits miracles. Le but n’est pas de devenir parfait. Je raconte souvent qu’un jour, j’ai vu un éclair d’impatience traverser les yeux d’un grand maître de méditation, qui comptait 40 ans de pratique. Ça m’a tellement rassurée! (rires) On est tous humains.  

La plus grande leçon de vie que vous ayez apprise? 

Je raconte ceci dans mon livre. Une femme sollicite une audience avec un maître de sagesse, lui énumère ses déboires et finit par dire, énervée: «Vous ne semblez pas comprendre que j’ai vécu tellement d’expérience souffrantes!» Il lui répond: «Madame, avec tout le respect que je vous dois, vous n’avez pas vécu d’expériences souffrantes, vous avez souffert vos expériences.» Quand on réalise que tout le monde va vivre des pertes, des deuils, des échecs, être sujet à des critiques, on voit que ces expériences nous sont données, et bien sûr, certaines sont très douloureuses. Alors, ma plus grande leçon, c’est de savoir que tout passe. Oui, certaines expériences laissent des cicatrices. Mais notre façon de voir la situation change avec le temps et avec le degré de compassion qu’on a pour soi. Quand on adoucit son regard sur soi-même, beaucoup de choses s’adoucissent en nous et autour de nous. 

Vous êtes en couple avec votre amoureuse, Hélène, depuis 29 ans. Quelles sont les valeurs communes à la base de votre relation?

C’est un des plus beaux succès de ma vie. Nous avons établi dès le départ qu’une relation, c’était un triangle. Il y a moi, Hélène et la relation. Si je vais mal, ça ne veut pas nécessairement dire que c’est la faute d’Hélène ou que c’est Hélène seule qui peut prendre soin de moi. Et si la relation va mal, il faut être toutes les deux au meeting! Ça nous a permis de préserver une notion de respect envers l’autre, d’amitié, d’amour, mais de savoir aussi qu’on ne peut pas tout mettre sur le dos de la relation. On a aussi établi des lois. Pas de boudage. Ne pas terminer une conversation sur une chicane. Ne pas se quitter sur un malentendu, parce qu’on ne sait jamais si l’autre va revenir. Avec mon père, on s’est quittés sur un malentendu, et il est mort subitement. Ne pas tenir notre relation pour acquise, non plus. En temps de pandémie, c’est tellement facile de faire écoper sa relation, son partenaire. Toute grande épreuve, individuelle ou collective, fait remonter à la surface ce qui a besoin d’être guéri. 

Parlant de votre père, vous avez déjà dit une chose très intéressante: «Quand mon père a quitté son corps, il est devenu très vivant pour moi. C’est là que notre relation a commencé.» 

J’ai l’impression que son énergie m’accompagne, me guide, me protège aussi, alors que de son vivant, je ne sentais pas ça du tout. Je ne suis pas certaine, si je n’avais pas eu accès à ses sentiments, à son intériorité, grâce à ses carnets que ma mère m’a donnés plus tard, que j’aurais pu faire ce chemin-là. J’ai découvert l’homme derrière l’étiquette du papa. C’est pour cela que, pendant le confinement, j’ai inscrit ma mère au projet de Janette Bertrand, Écrire sa vie. À 86 ans, elle a commencé à tenir un journal intime! Certaines choses nous apparaissent plus clairement lorsqu’on les nomme sur papier, qu’on les écrit à la main. 

Quand on a perdu un être cher, on se demande toujours un peu si c’est ésotérique de sentir sa présence, si ça veut dire qu’il y a quelque chose après la mort…

On n’a pas la réponse à cette question, et je pense que c’est important de ne pas l’avoir, parce que sinon, notre mental en ferait tout un plat! J’utilise cette expression venue du bouddhisme – «il a quitté son corps». Sous sa forme physique, oui, mais son énergie demeure. Quand je dis que je ressens mon père, je n’en ai aucune preuve, mais je n’ai aussi aucun doute, et il y a quelque chose de merveilleux là-dedans.  

À 63 ans, vous affichez maintenant une chevelure argentée. Qu’est-ce qui a mené à ce choix, que d’autres font plus tard?

Ça faisait environ deux ans que j’y songeais. J’ai grandi dans un salon de coiffure, ma grand-mère était coiffeuse. Elle disait toujours: «Si un jour, tu colores tes cheveux, assure-toi de pouvoir entretenir ta couleur!» Elle ne supportait pas les repousses. Pendant le confinement, je me suis dit que ma grand-mère aurait trouvé que c’était le moment idéal pour faire la transition. J’ai porté des turbans, des chapeaux, et j’ai décidé d’accueillir ma blancheur sans trop savoir ce qui en résulterait. Et c’est pour moi un grand vent de liberté! Quand on n’a plus la fraîcheur de la jeunesse, on a autre chose à offrir. Ça peut être la sagesse, la patience, plus de paix, de courage. Notre chevelure peut témoigner de ça. Mais bien sûr, ce n’est pas une loi!

Vous êtes guérie de l’hépatite C depuis 2014. Tant que le spectre de la maladie planait, vieillir était un privilège. Aujourd’hui, comment envisagez-vous le vieillissement?

De la même façon. C’est étonnant, les gens ont cru que parce que j’étais guérie, beaucoup de choses changeraient. Mis à part que c’est un miracle que je célèbre chaque jour, la vie est devenue encore plus précieuse, et vieillir est un plus grand privilège encore. Les Tibétains ont cette habitude que je trouve fabuleuse. Chaque soir, ils retournent une tasse sur leur table de chevet, ne tenant pas pour acquis que le lendemain sera là. Quand ils ont le bonheur de se réveiller face à une journée neuve, ils retournent la tasse. Chaque soir, quand je me couche, je sais que ma vie est plus courte de 24 heures. 

Donc, la fin de l’existence ne vous fait pas peur?

Je ne peux pas l’affirmer tant que je n’y serai pas, mais j’espère que mes années de pratique vont me servir. J’espère réussir ma mort. Mourir les yeux ouverts, c’est-à-dire ouverts sur ce qui a été, avec énormément de gratitude, et ouverts sur ce qui est à venir, ce serait le cadeau ultime. J’ai accompagné quelques personnes en fin de vie. J’en ai vu partir dans la peur, et d’autres dans un abandon et un lâcher-prise qui m’ont inspirée et continuent de le faire. Inconsciemment, on apprivoise la mort chaque jour quand on tombe dans un sommeil profond. Quelque part, on meurt à ce qui a été aujourd’hui. 

En rafale

Ce qui vous fait rire La maladresse humaine. 

Ce qui vous émeut L’être humain dans sa vulnérabilité, sa force. 

Ce qui vous enrage L’indifférence. Une espèce de paralysie de toute l’énergie de vie.

Ce qui vous nourrit La nature, le silence, le recueillement, l’écoute attentive. 

Ce que vous n’oublierez jamais Les regards tendres, les gestes d’affection, les sourires de compassion, tout ce qui a été offert sans attente.

Un regret Quand je pense à mon père… d’avoir cru que je savais alors que je ne savais pas. 

Une fierté Ne pas m’avoir abandonnée. 

Un péché mignon L’expresso et le chocolat noir, qui vont bien ensemble, en plus!