Élise Guilbault: concentré de vies

Élise Guilbault: concentré de vies

Laurence Labat

Drame, comédie, absurde: elle sait tout faire! Élise Guilbault pourrait vanter sa carrière prolifique. Mais ce n’est vraiment pas son genre, elle dont l’humilité se perçoit rien qu’en l’écoutant. Généreuse, l’actrice s’est livrée avec la même justesse qui marque chacun de ses rôles. 


On vous a vue récemment dans la minisérie Mon fils, réalisée par Mariloup Wolfe, où vous jouez Marielle, la mère d’un jeune homme dont la vie est chamboulée…

Les deux auteurs, Anne Boyer et Michel d’Astous, se documentent toujours à fond et s’appliquent à représenter de façon très réaliste les misères, joies, hauts et bas de l’humanité. Ils ont mis beaucoup de sensibilité à décrire cette famille qui, du jour au lendemain, voit son garçon de 18 ans en parfaite santé recevoir un diagnostic de schizophrénie. J’étais très contente qu’on me confie le rôle de Marielle parce qu’elle est loin d’être une sainte, elle est juste une mère. Mais toute une mère! Dévouée, elle privilégie les liens familiaux, la réussite, la santé de ses proches. Imaginez, alors, le tremblement de terre! La série met aussi en lumière le manque de ressources, car l’amour ne suffit pas dans de telles situations, il faut aller chercher de l’aide. Cette série brasse, mais elle informe aussi et fait réfléchir, car un tel diagnostic transforme des vies. Mon personnage ira très loin, contre son gré, pour que son fils se fasse soigner. (NB: la comédienne a d’ailleurs été récompensée d’un Gémeaux pour son interprétation dans Mon fils)

 

Vous n’avez pas souvent été dirigée par des femmes en télé et au cinéma. Comment était-ce de travailler avec Mariloup Wolfe, qui est aussi actrice?

Sur un plateau, Mariloup est belle à voir aller parce qu’elle sait ce qu’elle veut. Elle est réfléchie, avec une autorité naturelle. Sa réalisation est faite avec beaucoup d’attention, de respect et de doigté. Mais c’est vrai que j’ai beaucoup plus souvent travaillé avec des hommes, tous très sensibles, par ailleurs. Il y a des choses que j’ai dites à Mariloup que je n’ai jamais osé dire à un réalisateur, par rapport à des insécurités que j’avais. Dans notre métier, on est très scrutés, épiés, physiquement, émotionnellement et personnellement. J’ai senti qu’elle était sensible à mes préoccupations, comme interprète et comme femme, d’être digne de ce qu’on m’offrait, d’en faire juste assez, pas trop. 


C’est étonnant d’entendre que, même après 35 ans de carrière, vous doutez encore de vous…

À partir du moment où on nous choisit, on veut être à la hauteur. On est prêt à risquer, à quitter nos chaussures confortables, à se mettre en danger, ce qui est le propre de l’artiste qui persiste et signe. C’est drôle parce que la longévité amène des insécurités. On se demande quand on va se faire dire qu’on nous a assez vu ou qu’on se répète. Alors oui, les doutes subsistent, mais c’est sain. 


Il y a vingt ans, vous tourniez La femme qui boit, pour lequel vous avez reçu trois prix d’interprétation. Quelle importance ce film a-t-il eue dans votre vie?

Il s’est assurément passé quelque chose, même si c’est difficile à mettre en mots. Dans le monde du cinéma, ce film a eu un impact, puisqu’on est allés à Cannes. Ce n’est pas que j’aie reçu des invitations à tourner ailleurs, mais dans les années suivantes, chaque fois que j’allais dans un festival de cinéma, on me présentait comme celle qui «travaille beaucoup avec Monsieur Bernard Émond». Et ici, même si j’avais joué au théâtre et au cinéma avant, La femme qui boit a apposé une espèce de sceau sur mon CV. J’ai reçu de la reconnaissance de toutes parts. Des gens me disaient s’être sentis interpellés, parce qu’ils avaient eu des proches souffrant d’un problème d’alcool. 


Bernard Émond a dit en entrevue que vous n’aviez pas eu besoin de boire pour incarner votre personnage. Vous marchez à l’instinct? 

Les excès ne m’intéressant pas, je ne savais même pas ce que c’était de vaciller, de devoir se tenir aux murs parce qu’on a trop bu. J’y suis allée par déduction, en me basant sur ce qu’on ressent quand on a des étourdissements. J’ai fait mon travail d’actrice, où il faut inventer quelqu’un en se fiant à son instinct et à ses expériences. Alors, oui, je suis instinctive, mais je me documente aussi, parce qu’on ne peut pas détenir en nous tous les personnages du monde. Si on ne se fiait qu’à soi, on finirait par toujours jouer la même chose… 


Il a aussi confié qu’entre les prises, loin de vous laisser emporter par la détresse de Paulette, vous faisiez mourir de rire l’équipe. Vous n’éprouvez donc pas de difficulté à vous distancier d’un rôle une fois à la maison?

Oh que non! Si le public m’avait vue sur les plateaux de tous les drames que j’ai épousés dans ma carrière, il m’aurait trouvée bien indécente! Rire, ça contribue à l’équilibre. Quand on joue la comédie, on a les fesses bien plus serrées: on ne peut pas déraper, il faut être sur son X, concentré, rigoureux, pour puncher au quart de tour. Dans le drame, on a besoin d’ouvrir les valves et de laisser la pression s’évaporer. 


Votre carrière est riche en rôles marquants pour le public. Mais pour vous, lesquels l’ont été le plus?

Assurément Estelle Poliquin dans Les hauts et les bas de Sophie Paquin. J’ai l’impression d’avoir prolongé ma vie de dix ans tellement j’ai ri! Un vrai plaisir. Du même ordre, Brittany dans Le cœur a ses raisons était aussi une belle folie. Je pense également aux personnages que Janette Bertrand m’a offerts dans L’amour avec un grand A. J’étais dirigée par une femme qui voulait avoir une portée sociale, faire réfléchir. Emma aussi a été très importante. Tous mes personnages m’ont appris sur l’état des femmes qui se sont battues, ont combattu, sont mortes d’amour, ont joui de grandes réussites. Par-dessus tout, ce que je retiens, c’est la fidélité des créateurs. Danielle Trottier, avec qui j’ai fait Emma, puis Cheval-Serpent et Unité 9. André Brassard, qui m’a énormément dirigée à mes débuts. Bernard Émond, avec qui j’ai tourné quatre films. On n’a plus besoin de se parler, on se comprend. 


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Professionnellement, quelle est votre plus grande fierté? 

Sincèrement, c’est d’être encore là. Comme je dis aux étudiants: «N’espérez pas l’explosion en sortant de l’école de théâtre, mais plutôt un voyage en train, pas un TGV, un train qui s’arrête dans les villages et qui repart parfois plus tard que vous le pensiez. Il faut être patient. Vous êtes toujours quelque part, même si ce n’est pas sans cesse des feux d’artifice.» 


Vous vivez dans le même immeuble que votre sœur Denise. C’est important pour vous, la famille, vous en êtes proche?

Oui, on habite l’une au-dessus de l’autre, au même endroit depuis 20 ans. Pourtant, des fois, on est une semaine sans se croiser. Jamais on n’arrive à l’improviste l’une chez l’autre, on se texte toujours avant. On est respectueuses, et c’est ce qui fait que ça marche bien. Je suis très famille, très proche de ma mère, de mon frère, de mon autre sœur. Et j’ai été très proche de mon père. On est tricotés serré.

 

Vous avez dit, il y a 25 ans, que votre plus grande peur était de mourir. Est-ce toujours vrai?

Je ne l’ai pas apprivoisée, mais le temps qui passe finit probablement par me prouver qu’on n’est pas si fragile, qu’on résiste aux intempéries. Le sursis, d’une certaine façon, apaise. Par rapport au Moyen Âge, mon âge c’est déjà de la longévité! On vit dans un monde effréné, où les réseaux sociaux, le superficiel, l’instantanéité nous éloignent de l’idée de la mort. On est tellement organisés que, si la santé flanche ou la mort d’un proche survient, on tombe des nues et on peine à s’en remettre. Ma peur est maintenant fardée, moins vive, moins brûlante. J’ai tenu la main de proches qui ont rendu leur dernier souffle… De façon générale, je remarque que les acteurs se collent à ces centaines de vies qu’ils interprètent. J’ai souvent comparé la vie aux tomates rondes, et nous, on est la pâte de tomates, le concentré de vies. Une perruque, des ongles peints ou une dent noircie et hop! on prend une nouvelle vie! On fait tout pour s’éloigner de la mort. Ce métier est un concentré de vie.

 

Aimez-vous votre âge?

(Rires.) Je l’aime parce qu’avoir les deux pieds dans la fin cinquantaine me prouve que je suis encore debout et, si ça se trouve, plus en forme qu’à 40 ans! Ça me rassure. À 40 ans, je me trouvais trop ci, pas assez ça. À 50, trop ci, trop ça. À 20 ans, c’était terrible, je me pensais hors sujet. À la veille de la soixantaine, je m’efforce d’être vraiment dans mes souliers, de réaliser que j’ai une très belle vie. Ça fait un peu peur, parce qu’il m’en reste moins devant que derrière, mais, si j’apprends à vivre au jour le jour, je devrai déclarer que je suis comblée.

 

Vous voyez-vous devant la caméra jusqu’à la fin de vos jours? 

Oui, absolument. Mais sûrement pas à un rythme effréné. Déjà, je n’ai plus tant envie de me lever à 4 h du matin, de jouer le soir. Je n’ai plus besoin de courir après ma queue, de me prouver certaines choses. Ce qui importe le plus, c’est d’être heureuse de rentrer au travail et d’être heureuse de rentrer chez soi avec le sentiment du travail accompli. Une chose est certaine, je serai toujours en communication, car je suis bavarde, grégaire. J’adore me retrouver en présence du monde, je recherche toujours un peu la fête. 

 

En rafale

Ce qui vous fait rire Tout ce qui n’est pas supposé arriver. La femme très chic dont le talon casse. Les parapluies qui virent à l’envers. Des vêtements que la pluie a rendus révélateurs. Jean-Sébastien Girard me fait aussi beaucoup rire. 

Ce qui vous enrage (Elle hésite.) Le manque de loyauté.

Ce qui vous fait sentir coupable Je me sens très souvent coupable quand je pense que j’en n’ai pas fait assez.

Ce qu’on ignore de vous (Elle hésite.) Que je suis extrêmement insécure. 

Ce que vos amis vous reprochent De trop m’inquiéter.

Ce dont vous ne pouvez pas vous passer La musique. J’en écoute énormément, c’est une drogue! 

Ce que vous n’oublierez jamais Ma dernière conversation avec Andrée Lachapelle, dont j’étais très proche. Je lui ai parlé au téléphone la veille de son départ. (La comédienne a choisi l’aide médicale à mourir.) C’est très particulier de saluer quelqu’un pour toujours.