S'aimer chacun sous son toit

S'aimer chacun sous son toit

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Il y a des couples pour qui il n'a jamais été question de vivre sous le même toit. Petit traité de l’amour à distance.

Madeleine et Dominique se jurent fidélité depuis bientôt 25 ans. Le couple ne s’est jamais querellé, voire même boudé, au cours de toutes ces années. Tout un exploit à une époque où séparations et divorces sont monnaie courante! Leur recette? Elle diffère totalement de celle des couples traditionnels: les deux tourtereaux vivent chacun de leur côté, Madeleine à Saint-Jovite, Dominique au cœur du plateau Mont-Royal.

Depuis leur coup de foudre dans une brasserie de Saint-Jovite, Madeleine et Dominique n’ont jamais cessé de se fréquenter, sans toutefois partager la même résidence. Ils se voient presque toutes les fins de semaine, quelquefois en semaine. En fait, ils acceptent de se côtoyer au quotidien seulement lorsqu’ils partent deux ou trois semaines en vacances pendant l’été.

Une formule un peu spéciale, direz-vous, mais qui fait drôlement leur affaire! «Quand j’ai fait la connaissance de Dominique, j’étais veuve, mère de 4 enfants (9, 14, 15 et 17 ans) encore aux études et j’enseignais dans une école primaire. Dominique, séparé, père d’un enfant, était policier à la Ville de Montréal. Aucun de nous ne voulait quitter son emploi et encore moins former une famille recomposée», raconte Madeleine qui n’a jamais regretté cet amour à deux adresses.

Relations en parallèle

Cette décision de ne pas mêler les deux familles vaut peut-être à ce couple d’être encore ensemble. C’est du moins ce que soutiennent les psychologues qui assistent, depuis l’éclatement des familles, à une progression constante du nombre de relations évoluant en parallèle. «La famille reconstituée s’avère une situation extrêmement difficile à vivre pour les deux conjoints. Et davantage pour les enfants ! D’où le fait que de plus en plus d’hommes et de femmes séparés optent pour une deuxième relation sans résidence commune. Je le constate régulièrement auprès de mes clients», soutient la psychologue Françoise Nicolas qui connaît justement très bien la musique, vivant elle-même ce type de relation depuis plus de 15 ans.

Elle reconnaît que d’avoir gardé sa famille (deux enfants) et celle de son conjoint (quatre enfants) chacune sous leur toit respectif a contribué au succès de sa deuxième vie de couple. «Même si nous ne vivons pas côte à côte, notre relation ressemble à celle des autres couples. On fait des activités ensemble les week-ends; les soirs de semaine, nous allons au théâtre, au cinéma, à différents spectacles. En plus de nous aimer, on est devenus les deux plus grands amis du monde…», relate la spécialiste convaincue des vertus de l’amour à distance.

Évidemment, vivre chacun sous son toit exige une certaine adaptation. Madeleine se souvient d’avoir ressenti quelques appréhensions au cours des premières années de sa relation avec Dominique. «Vivre en étant séparés demande beaucoup de confiance mutuelle. Au début, j’étais inquiète, m’avoue-t-elle. Dominique a toujours été un très bel homme qui plaît énormément aux femmes. Mais le temps m’a démontré qu’il s’agissait d’un type honnête et très respectueux envers notre relation.»


En effet, garder chacun son toit ne veut pas dire être infidèle ! «Il faut néanmoins être capable de clarifier dès le départ ses valeurs, d’afficher une transparence, une ouverture envers l’autre», conseille la psychologue Micheline Dubé qui voit de plus en plus de baby-boomers adopter ce mode de vie. «Ce sont souvent des gens qui ont vécu un échec amoureux très difficile à la suite d’un premier mariage. Certains y ont même laissé bien des plumes… Maintenant qu’ils vivent seuls, plus question d’endurer ce qu’ils ont vécu pendant de longues années ! Chacun veut garder son territoire chèrement acquis», poursuit Micheline Dubé qui se demande même si ces couples sans domicile commun n’ont pas justement trouvé la solution gagnante.

À ce sujet, même Madeleine, qui a vécu de dures épreuves à la mort de son époux, avoue s’être épanouie davantage en redevenant «célibataire». «Comme plusieurs femmes, j’ai longtemps agi en fonction de mon mari. Quand je me suis retrouvée veuve à 35 ans, j’ai dû prendre confiance en moi. J’ai commencé à pratiquer plein d’activités: ski de fond, ski alpin, golf, vélo… Je fais aussi partie d’une chorale. Des activités auxquelles mon conjoint actuel, Dominique, ne souhaite pas participer de façon régulière. Et puisque je ne veux pas non plus lui imposer les activités qui me lient à ma famille, il vaut mieux vivre chacun de son côté», ajoute la pimpante grand-mère qui trouve pleinement son compte au sein de cette vie autonome.

Le prix à payer

Cette indépendance, toutefois, a un prix. Aux yeux de la psychologue Julie Pelletier, l’amour en parallèle demeure un luxe que ne peut pas s’offrir qui veut. Pour profiter des avantages d’une relation chacun-sous-son-toit, les deux partenaires doivent avant tout bénéficier d’une solide autonomie financière. C’est en double, en effet, que l’on paie alors l’hypothèque ou le loyer, les dépenses reliées à l’automobile, les factures d’électricité, de téléphone, de câble... Des dépenses individuelles qui peuvent facilement atteindre plus de 15 000 $ par année.

Un sacrifice que les principaux intéressés acceptent d’emblée afin d’entretenir la flamme amoureuse et d’éviter les pièges du quotidien. «Les jeunes couples de 20 ans ont encore l’illusion de la relation parfaite. À 50 ans, on n’a pas nécessairement envie de recommencer ce qui n’a pas fonctionné une première fois. Et, il faut l’avouer, tout le monde vieillit. Certains conjoints hésitent à s’embarquer de nouveau dans la vie de couple par crainte que l’autre se retrouve gravement malade», explique Julie Pelletier.

Quoi qu’il en soit, les disciples de l’amour à distance ne ferment pas pour autant à jamais la porte à une possible union commune. Parlez-en justement à Pauline et Hébert, qui se sont rencontrés pour la première fois à Tremblant il y a cinq ans. Pendant toutes ces années, la coiffeuse de Boucherville et le retraité de l’industrie de la pulpe, qui habitait Papineauville, ont franchi des centaines de kilomètres pour se côtoyer pendant les fins de semaine. Les rendez-vous galants de ce couple passionné de golf ont eu lieu à de nombreuses reprises sur les plus beaux parcours de la province.


Mais aujourd’hui, fini les appels interurbains et les longs déplacements ! Non seulement le divorcé endurci a-t-il déménagé chez sa belle en novembre 2004, mais le couple emménageait, un an plus tard, dans un tout nouveau nid à Saint-Colomban, dans les Laurentides. Divorcée de son premier mariage et veuve de son second, Pauline a décidé de faire le saut une troisième fois. «J’ai toujours cru à la vie de couple. Mais si j’avais emménagé avec Hébert dès la première année, nous ne serions probablement plus ensemble. Nos personnalités étaient, et le sont encore, très différentes; ces années de fréquentation nous ont aidés à mieux nous apprivoiser. Et en vieillissant, on constate que l’on n’a plus les mêmes attentes qu’à 30 ans. On recherche dorénavant un compagnon de vie. Et je crois bien l’avoir trouvé…»

Une tendance loin d’être marginale

Pendant des années, voire des siècles, les normes sociales imposaient qu’un couple devait se marier et vivre sous le même toit. Aujourd’hui, non seulement le mariage n’est plus obligatoire, mais de plus en plus de couples vivent chacun sous leur toit.

Selon une enquête sociale générale menée en 2001, plus de 1 Canadien sur 12, soit 8 % de la population au pays, vit une relation de couple chacun chez soi. Cette tendance s’observe davantage chez les jeunes dans la vingtaine (56 %), mais compte de plus en plus d’adeptes chez les 30 ans et plus, voire même les 50 ans et plus, groupe d’âge parmi lequel on dénombre tout près de 265 000 personnes ayant adopté ce type de relation amoureuse à distance.

Cette tendance du «sans domicile commun» n’étonne guère André Turmel, sociologue de la famille et de l’enfance à l’Université Laval. «Le concept de la famille subit des changements complets et radicaux depuis les 40 dernières années. Les relations chacun chez soi qui émergent depuis une vingtaine d’années en constituent une manifestation. Les femmes travaillent autant que les hommes, les familles sont reconstituées et l’individualisme entre dans nos foyers. Bref, la table est mise pour ce type de relation qui n’a rien de marginal. Au contraire !»

En fait, cette tendance semble déranger beaucoup plus les autres que ceux et celles qui l’ont adoptée. «Plusieurs couples sans domicile commun viennent régulièrement me consulter. Non pas parce qu’ils éprouvent des difficultés dans leur nouvelle vie amoureuse, mais parce que leur entourage considère que vivre chacun chez soi n’est pas normal. Du coup, ces couples, qui vivent pourtant une saine relation, finissent par se demander si, effectivement, il n’y a pas un problème !», raconte la psychologue Andrée Matteau qui rappelle qu’un couple vivant chacun chez soi déroge aux règles culturelles, à notre histoire conformiste relevant du système patriarcal. Mais ce couple ne fait que s’adapter à la réalité d’aujourd’hui…



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