Et si on faisait chambre à part?

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On peut s’aimer et ne pas (toujours) avoir envie dormir dans le même lit, pour des raisons de santé, par exemple. Prendre une telle décision mettra-t-il notre couple en danger?

Si le sommeil est mauvais, la relation conjugale risque fort d’en prendre un coup. Vouloir dormir en solo – pour allumer une lampe quand on le veut en cas d’insomnie, parce qu’on a des horaires différents ou parce que notre partenaire ronfle comme un tracteur – ne signifie pas pour autant la fin du couple. «Il faut se débarrasser de l’idée préconçue que faire chambre à part, c’est le début de la fin», insiste Christine Grou, psychologue et présidente de l’Ordre des psychologues du Québec.

Carole, une infirmière à la retraite de 61 ans, mariée depuis 25 ans, en est la preuve. Elle et son époux ont dormi séparément durant 12 ans, car son conjoint ronflait énormément. Se couchant plus tôt que son mari durant la semaine, elle se réveillait quand il la rejoignait et se mettait à ronfler. «Au début, j’étais tannée. On avait trois enfants, et j’avais besoin de mes heures de sommeil. Je lui disais: “Tourne-toi! Arrête!” Je lui enlevais ses couvertures, je le poussais, mais c’était des heures de sommeil perdues à essayer de le faire arrêter de ronfler. Et en plus de ne pas dormir, j’étais fâchée! Quand j’ai compris ça, j’ai commencé à coucher dans le salon. Et je partais systématiquement y dormir durant la nuit. Ça devenait tellement une routine que, parfois, je ne me souvenais même plus y être allée!»

Il y a sept ans, son mari a appris qu’il souffrait d’apnée du sommeil, cause de ses ronflements, grognements et agitation nocturnes. Depuis, il porte un appareil, dont le bruit ténu «comme celui d’un humidificateur» ne dérange pas Carole, ce qui leur permet de refaire chambre commune. Ils ont toutefois acheté deux lits à une place. «Pour ne pas sentir les mouvements de l’autre, explique Carole. Et on a chacun nos couvertures, mais on est collés ensemble. C’est la solution idéale!» À l’époque, dormir séparément a littéralement sauvé leur couple: «J’ai besoin de beaucoup de sommeil, dit-elle. S’il avait fallu que je ne dorme pas assez, je n’aurais pas pu tenir le coup au travail et mes enfants m’auraient tapé sur les nerfs, ça n’aurait pas marché! J’aurais quasiment dû me séparer, histoire de me reposer une semaine sur deux!»

Sommeil sain = couple sain

Bien dormir est crucial pour la santé, tant physique que psychologique, mais aussi, par ricochet, pour celle du couple, d’autant que le besoin de sommeil reste en moyenne de 7 h 30 à 8 heures par nuit, même avec l’âge, contrairement à ce que plusieurs croient. Or, en vieillissant, on devient plus sensible aux soubresauts de l’autre, aux ronflements, etc., et on dort souvent moins bien.

Les coupables? Des changements physiologiques. «Dès l’âge de 40 ans, la structure du sommeil change, confirme le Dr Jacques Montplaisir, M.D., Ph. D., psychiatre, titulaire de la Chaire du Canada en médecine du sommeil, fondateur du Centre d’études avancées en médecine du sommeil (CÉAMS) et professeur au Département de psychiatrie de l’Université de Montréal. Le pourcentage de sommeil profond baisse de façon importante. Par exemple, vers 20-25 ans, il est de 15 à 20 %, tandis que vers 45-50 ans, il tombe à 5-10 %. On  aura alors tendance à se réveiller plus souvent et à éprouver plus de mal à se rendormir. Notre rythme circadien change aussi. Il y a ce qu’on appelle une avance de phase: on tend à se coucher plus tôt et à se lever plus tôt.»

Se synchroniser avec notre horloge biologique améliore notre sommeil, explique le spécialiste. Une bonne raison de faire chambre à part pour les couples ayant une grande différence d’âge ou qui ne ressentent pas le besoin de dormir à la même heure. Il est également préférable d’au moins dormir dans des lits jumeaux pour ceux qui souffrent de troubles comportementaux du sommeil. Ces derniers, liés notamment au syndrome des jambes sans repos ou à la maladie de Parkinson, font qu’on risque de donner un coup à notre partenaire. Dans le premier cas, à cause des mouvements brusques et périodiques des jambes et, dans le second, du fait que les cellules responsables de notre immobilité durant les rêves dégénèrent, nous libérant de cette paralysie naturelle momentanée (et les rêves s’avèrent souvent agressifs chez les parkinsoniens).

«Quelqu’un qui dort mal de façon chronique développera entre autres de la tristesse ou une grande irritabilité, rapporte Christine Grou. Tout ce qui permet une meilleure qualité du sommeil est donc une bonne chose, et faire chambre à part s’avère une bonne idée.» Cependant, «les gens ne sont vraiment pas à l’aise avec l’idée que chacun ait sa chambre pour dormir, poursuit l’experte. Ils ont l’impression que c’est associé à une rupture ou à un couple qui ne va pas bien.»

Aborder la question

«Beaucoup craignent que ça affecte la relation», avance le Dr Montplaisir. Ce dernier en discute avec ses patients afin qu’ils comprennent qu’il s’agit d’un problème de qualité du sommeil et non de rejet de l’autre. Malgré tout, dormir séparément ne va pas de soi… Mais vouloir éviter de faire chambre à part et en venir à perdre le goût de se retrouver avec notre partenaire parce qu’il bousille nos nuits incite à la réflexion. «Mieux vaut que chacun ait sa chambre et que les deux soient contents de se retrouver pour l’amour, plutôt que de perdre l’envie de se rejoindre», affirme Christine Grou.

La psychologue préconise d’aborder l’idée de dormir séparément, puis de la laisser germer. «Ça ne doit pas être amené en une seule discussion et il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit d’emblée bien accueilli.» Elle conseille d’expliquer par exemple à notre partenaire nos problèmes de sommeil, nos craintes de lui en causer également et les effets d’un mauvais sommeil, tout en soulignant la qualité de notre relation et l’intimité qu’on aime partager. «Il faut vraiment séparer les éléments propres au sommeil du reste de la relation, de l’intimité, de la sexualité et de l’affectivité.» Ensuite, on y va par étapes, en proposant de faire un essai et en constatant ensemble l’impact de meilleures nuits sur la relation.

Tout ça n’a pas à se résumer à du tout ou rien! On pourrait, par exemple, avoir chacun sa chambre la semaine et coucher ensemble le week-end, s’endormir dans le même lit et changer de chambre au besoin, ou s’équiper de lits jumeaux si le dérangement provient juste des mouvements de l’autre. «C’est à géométrie variable, constate Christine Grou. Ce que je conseille, c’est de toujours privilégier l’ouverture, afin d’avoir la meilleure qualité de sommeil possible et la meilleure qualité de relation possible. Il n’existe pas de modèle unique.»

Entretenir la flamme

En plus de se sentir plus reposé et de meilleure humeur le lendemain, faire chambre à part contribue parfois à entretenir la flamme, ce qui ne manque pas de charme. Ça ramène au plaisir, à la hâte qu’on avait de retrouver notre partenaire quand on n’habitait pas ensemble. Cette idée-là devrait mieux faire passer la pilule dans le couple. Par ailleurs, on a beau s’aimer, se retrouver 24 heures sur 24 ensemble s’avère parfois étouffant et source de conflits. «Changer de lit, des fois, ça fait du bien, estime Christine Grou. Ne pas subir l’omniprésence de l’autre donne envie de le retrouver, alors que le voir en permanence donne envie d’en prendre congé. Un couple harmonieux, c’est un couple avec un ensemble commun important, mais où chacun a aussi sa bulle, qui sera, selon les cas, ses loisirs, son lit ou autre chose. C’est sous cet angle qu’il faudrait concevoir le fait de faire chambre à part.»

S’éloigner… ou pas

Si on souhaite faire chambre à part surtout pour ne pas aborder des questions qui fâchent, mieux vaudrait s’abstenir d’aller vers cette option. «Ce n’est pas par l’évitement qu’on réussit à régler une situation», affirme Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Une gêne éprouvée en raison de son corps n’est pas une bonne raison non plus: «Il faudrait alors travailler sur ces blocages physiques qu’on ressent. Si notre corps nous pose problème, dormir ailleurs ne solutionnera rien: on n’ira pas rejoindre l’autre pour partager des moments d’intimité, et là, le couple sera en danger.»

De même, si on s’éloigne trop de notre partenaire ou que ces nuits en solo nuisent au couple, il est préférable de refaire chambre commune. «Certains couples me disent aussi qu’ils se sentent très malheureux de faire chambre à part, témoigne le Dr Montplaisir. Ils ont dormi ensemble toute leur vie, et tout à coup, à 65 ans, on leur recommande de dormir séparément. C’est souvent mal vécu.» Heureusement, selon les résultats du traitement, certains peuvent reprendre leurs habitudes.

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