Les leçons de ma mère

Affolée, elle est allée consulter le docteur Bolduc. Il fallait attendre, lui a-t-il dit, puisqu’elle était enceinte de notre plus jeune frère. Attendre après l’accouchement. Elle était envahie d’angoisse. Parfois elle me faisait signe de la suivre dans sa chambre. Elle fermait alors la porte, prenait ma main, la glissait lentement sous son chemisier jusque sous l’aisselle, en prenant bien soin qu’elle n’effleure pas le sein. Ma mère voulait savoir si la bosse avait grossi. Que pouvais-je lui dire ? 

Je lisais la peur dans ses yeux. Un ami, à qui je racontais ce petit rituel auquel s’adonnait ma mère, a été profondément choqué. Ce n’est pas le genre de choses qu’on fait à un enfant ! a-t-il dit. 

Il avait raison. Les enfants ont mieux à faire dans la vie que de rassurer leur mère. Pourtant, je ne lui en veux pas. Je ne lui en ai jamais voulu. C’est que nous sommes prêts à beaucoup pardonner à ceux qu’on aime et qui nous aiment. 

Ma mère a mené sa vie humblement, tranquillement, loin des feux de la rampe, prenant soin de ses enfants à temps plein, s’assurant que nous ne manquions de rien. Son grand bonheur, c’était nous. 

Le monde s’arrêtait là, à la frontière de nos coeurs. Sa folie, un brin, elle ne la laissait exister que dans sa façon de s’habiller… Un chapeau piqué de mille et une petites plumes qui voletaient au vent… 

Un tailleur marine rehaussé d’un petit col Claudine blanc et accompagné d’un chapeau breton de la même couleur que son tailleur, avec un suivez-moi-jeune-homme piqué de marguerites, sa fleur préférée… Un chemisier dont le corsage était percé d’une multitude de minuscules cercles qui laissaient voir sa peau dorée… 

Ma mère avait des extravagances qui fleurissaient dans le silence.

C’est ainsi que je me souviens de ma mère, mystérieuse et lointaine. Elle comptait peu aux yeux du monde, mais pour moi, elle était tout. 

Elle est le personnage central de ma vie, le coeur autour duquel mon monde a pris forme, le terreau dans lequel plongent mes racines. Elle s’est battue contre la maladie. Le cancer a finalement pris le dessus sur sa vie. Elle a compris un jour que la fin approchait. Elle a fait sa valise, en silence, sans se plaindre, demandant à notre père de continuer à veiller sur nous. 

C’était en 1967. Aussi bien dire une éternité ! Et pourtant, pas une journée ne s’écoule sans que je pense à elle. Et même quand je n’y pense pas, j’y pense encore. 

Elle vit en moi, à travers moi. Elle m’accompagne. Dans les moments difficiles, face à un défi à relever par exemple, j’entends en moi les inflexions de sa voix qui me rassure, me dit de ne pas m’en faire, que je saurai être à la hauteur. 

Et si j’aime la vie aujourd’hui, c’est parce que j’ai vu dans ses yeux que j’en valais la peine, que j’étais quelqu’un de bien. Et c’est certainement grâce à son amour inconditionnel que j’ai voulu reprendre le flambeau et jeter un peu de joie autour de moi, tout en tentant, bien humblement, jour après jour, de continuer à lui faire honneur. 

Bonne fête à toutes les mères, celles du ciel et de la terre.

Jean-Louis Gauthier, Rédacteur en chef

jean-louis.gauthier@bayardcanada.com

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Commentaires

À mon tour...

... de la porter en moi. Partie trop tôt (50 ans, 4 mois, 5 jours), il ne se passe pas une seule journée sans que je ne pense à elle. Ma petite maman, toute petite, à peine 5', blonde aux yeux bruns foncés, rieuse, toujours de bonne humeur. Jamais malade. Jamais. Puis, le verdict: cancer de l'estomac. 20 mois. Elle fait partie de moi et chaque jour, je deviens elle. Trente déjà cette année... comme si c'était hier. Je t'aime maman.

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C'était très triste