La classe de troisième

La classe de troisième

Je n’ai jamais su son prénom. Nous l’appelions madame Lévesque. Elle fut mon institutrice en troisième année.

   Son mari était plombier. Ils habitaient juste derrière chez nous. Quand les toilettes bouchaient à la maison, ce qui arrivait souvent, et je m’en souviens chaque fois comme d’un drame, l’un de nous partait en courant chercher le «fish» de monsieur Lévesque, espèce de long serpentin qu’on enfonçait  à la manière d’un tire-bouchon dans le conduit et qui, eurêka!, finissait toujours par avoir raison de notre gros problème. Fin de la parenthèse!

   Tout ça pour enfin vous dire que j’adorais madame Lévesque et qu’elle me le rendait bien. Parfois, à la fin de la journée, quand la cloche sonnait, elle me prenait à part : «Demain matin, vous viendrez déjeuner à la maison.» C’était la joie! Je me souviens que son mari mettait des cretons sur ses toasts, beaucoup de cretons, sans doute pour mieux tenir le coup jusqu’à midi.

   Le petit déjeuner terminé, nous partions, madame Lévesque et moi, pour l’école. Cette complicité qui nous liait n’échappait pas, bien sûr, à mes camarades, ce qui me valait d’être traité de «chouchou», une moquerie, une injure dont je me défendais bien fort. Ils avaient pourtant raison: j’étais le préféré de madame Lévesque. 

Je crois que, de mon côté, j’étais un peu amoureux d’elle. Je me revois, penché et concentré sur mon travail, en train d’écrire ou d’apprendre à additionner ou multiplier les petits bonheurs. Tout à coup, je lève les yeux: elle est là, présence rassurante et aimante, penchée elle aussi sur son ouvrage, sa silhouette se découpant sur le grand tableau vert.

Il y avait entre elle et moi quelque chose de magique. Je vais d’ailleurs vous en donner la preuve.

Ce soir-là, tante Jeanne et oncle Charles-Auguste étaient venus souper à la maison. C’était au début de l’année scolaire. Mon amour pour madame Lévesque était encore jeune. Je parlais à nos invités de ma maîtresse d’école «tellement fine... la plus fine que j’aie jamais eue». De ma classe aussi, lieu de mes amours, petit nid où j’apprenais lentement la vie. À vrai dire, ces deux réalités, madame Lévesque et ma classe, se superposaient dans mon esprit, dans mon cœur, pour ne faire qu’un.

   L’idée soudain s’imposa: il fallait absolument que tante Jeanne voie ma classe. C’était une question de vie ou de mort.

   - Je vais appeler madame Lévesque. Elle va se faire un plaisir de venir nous la montrer.

   Maman eut à peine le temps de commencer à faire valoir qu’on ne pouvait déranger son institutrice comme ça, au beau milieu de la soirée, que j’étais déjà au téléphone.

   C’est monsieur Lévesque qui répondit.

   - Ma femme n’est pas ici. 

- Où est-elle?

- Je ne sais pas. Elle était déjà partie quand je suis rentré.

Je n’allais pas me laisser démonter aussi facilement.

Je revins au salon.

   - Comme ça tombe bien! dis-je avec assurance. Madame Lévesque est justement à l’école.

   C’était faux, bien sûr. Tante Jeanne n’eut cependant d’autre choix que de me suivre.

   Nous voilà donc descendant la Treizième Avenue au pas de course jusqu’à l’école Sainte-Marie.

   Je sonne. Mon cœur bat. Je retiens mon souffle. Tout à coup, croyez-le ou non, une ombre apparaît au haut de l’escalier. Et cette ombre, c’est madame Lévesque, en chair et en os. Vrai comme je suis là!

Encore aujourd’hui, je crois qu’il y avait entre madame Lévesque et moi quelque chose de magique, une affection saupoudrée de poudre de perlimpinpin.

   Tante Jeanne trouva sans doute que ma classe était une classe comme toutes les autres, avec ses rangées de pupitres, ses tableaux verts, son crucifix au-dessus de la porte. Pourtant, ce lieu est resté gravé en creux dans ma mémoire. Tout comme le visage de madame Lévesque. C’est que cette femme m’a appris bien plus que le français, la géographie ou les mathématiques. Elle m’a appris à me faire confiance.

Il y a quelque temps, une lectrice m’a envoyé une photo de notre classe, la classe de troisième. Tout le groupe est là, sur quatre rangées, les plus grands derrière, les plus petits devant. Je suis dans la troisième rangée, tout au bout, à gauche. Et, juste à côté de moi, comme par hasard, madame Lévesque!

Chapeau à vous tous, enseignants et enseignants, qui, au jour le jour, tout en partageant votre savoir avec ceux qui poussent, leur apprenez aussi, pour peu que la relation soit réussie, à croire en eux et à aimer la vie.

Jean-Louis Gauthier, Rédacteur en chef

jean-louis.gauthier@bayardcanada.com

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