La classe de troisième

La classe de troisième

Ce soir-là, tante Jeanne et oncle Charles-Auguste étaient venus souper à la maison. C’était au début de l’année scolaire. Mon amour pour madame Lévesque était encore jeune. Je parlais à nos invités de ma maîtresse d’école «tellement fine... la plus fine que j’aie jamais eue». De ma classe aussi, lieu de mes amours, petit nid où j’apprenais lentement la vie. À vrai dire, ces deux réalités, madame Lévesque et ma classe, se superposaient dans mon esprit, dans mon cœur, pour ne faire qu’un.

   L’idée soudain s’imposa: il fallait absolument que tante Jeanne voie ma classe. C’était une question de vie ou de mort.

   - Je vais appeler madame Lévesque. Elle va se faire un plaisir de venir nous la montrer.

   Maman eut à peine le temps de commencer à faire valoir qu’on ne pouvait déranger son institutrice comme ça, au beau milieu de la soirée, que j’étais déjà au téléphone.

   C’est monsieur Lévesque qui répondit.

   - Ma femme n’est pas ici. 

- Où est-elle?

- Je ne sais pas. Elle était déjà partie quand je suis rentré.

Je n’allais pas me laisser démonter aussi facilement.

Je revins au salon.

   - Comme ça tombe bien! dis-je avec assurance. Madame Lévesque est justement à l’école.

   C’était faux, bien sûr. Tante Jeanne n’eut cependant d’autre choix que de me suivre.

   Nous voilà donc descendant la Treizième Avenue au pas de course jusqu’à l’école Sainte-Marie.

   Je sonne. Mon cœur bat. Je retiens mon souffle. Tout à coup, croyez-le ou non, une ombre apparaît au haut de l’escalier. Et cette ombre, c’est madame Lévesque, en chair et en os. Vrai comme je suis là!

Encore aujourd’hui, je crois qu’il y avait entre madame Lévesque et moi quelque chose de magique, une affection saupoudrée de poudre de perlimpinpin.

   Tante Jeanne trouva sans doute que ma classe était une classe comme toutes les autres, avec ses rangées de pupitres, ses tableaux verts, son crucifix au-dessus de la porte. Pourtant, ce lieu est resté gravé en creux dans ma mémoire. Tout comme le visage de madame Lévesque. C’est que cette femme m’a appris bien plus que le français, la géographie ou les mathématiques. Elle m’a appris à me faire confiance.



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