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Nouvelle: Brindilles gourmandes

Les histoires d'Élise la gourmande!

Par Lina Savignac

brindilles gourmandes
Quand la vieille Éloïse trottine à petits pas jusque chez la marchande de bonbons et de chocolats, elle ne peut s’empêcher d’ajouter à son achat quelques carrés de sucre à la crème. D’un oeil vigilant, elle examine la vendeuse qui, cérémonieusement, place dans la boîte ses minuscules gâteries. Éloïse déteste que son carton ait l’air d’un bordel, déjà que le cacao avoisine le sucre sans scrupules, inutile d’y ajouter le foutoir. Satisfaite de l’ordre imposé à ses bouchées, la vieille dame passe ses droits crochus autour du noeud de rubans qui enserre son précieux festin et, d’un large sourire, remercie la propriétaire de la boutique. Sitôt sur le trottoir, son pas devient curieusement plus alerte, on la dirait rajeunie. Déployant une énergie pour le moins surprenante, Éloïse file jusqu’à son appartement, grimpe les cinq marches qui la séparent de la porte d’entrée, ouvre le battant et, sans détour, se dirige vers la table de la cuisine. Ce n’est qu’une fois ses sucreries en sécurité qu’elle se décide à enlever manteau et chapeau. Une fois libérée de ses vêtements encombrants, la gourmande se hâte de débarrasser le carton de sa gaine enrubannée, déploie le large rabat, s’assoit confortablement et plonge ses doigts arthritiques dans la boîte.

Les yeux d’Éloïse brillent de mille feux et ses papilles produisent une ration supplémentaire de salive. Avec mille précautions, elle extirpe un des petits carrés beiges de sa prison cartonnée. Dans cette minuscule sucrerie se cache toute la saveur du monde et une partie du ciel. Si, là-haut, on devait lui servir du sucre à la crème tous les jours, elle serait prête à partir immédiatement pour le grand voyage. Ne résistant plus aux promesses célestes imaginaires, elle ouvre grand la bouche et d’un seul coup enfourne l’objet de sa convoitise. Doucement, elle cale la friandise contre son palais tandis que sa langue caresse la pâte sucrée, faisant lentement fondre les savoureuses particules. Éloïse ferme les yeux. À cheval sur un éclair, la vieille dame entreprend un voyage interstellaire qui la ramène à l’époque de ses fiançailles.

Tous les dimanches après-midi, Éloïse recevait son amoureux. Beau temps, mauvais temps, elle guettait par le châssis du salon l’arrivée de son cavalier. Ses yeux scrutaient le détour de la route d’où l’être aimé devait apparaître. Dès qu’elle apercevait la tête de la jument d’Arthur, elle courait jusqu’au petit miroir accroché au-dessus de l’évier, rectifiait sa coiffure, se pinçait les joues et tirait sur les pans de sa jupe. Il ne fallait pas plus de temps à l’élégant pour descendre de sa voiture et grimper le court escalier qui menait chez les Gauthier. D’un geste sec, il s’abîmait les doigts sur le cadrage de porte puis patientait. Déjà Éloïse ouvrait la porte et le saluait. N’eût été de la présence de ses parents, elle lui aurait sauté dans les bras, mais la retenue peut parfois être payante. Selon leur habitude, les promis se dirigeaient vers le salon se laissaient tomber sur le siège de la causeuse. À ce moment-là, rien d’autre n’existait que leur amour, car ici, on parle bien de ce noble sentiment. Point de fiançailles arrangées. Durant la première demi-heure de l’entretien intime, seules les mains parlaient, ensuite venait le tour des lèvres à s’unir et à procéder à un heureux échange. Après un certain temps de cet agréable manège, à bout de souffle, les deux héros souffraient d’un manque d’énergie. Éloïse choisissait toujours ce moment de répit pour faire valoir ses talents de cuisinière. Jamais le jeune homme n’aurait contesté cette pause, car le gourmand avait la dent sucrée. Avant d’abandonner son amoureux à lui-même, Éloïse lui fourrait dans les mains le Bulletin des agriculteurs, question de passer le temps et de se tenir au courant des nouvelles tendances dans le monde de l’agriculture.

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